N’éteins pas la lumière

“Maman, ça veut dire quoi mourir ?”

La question tant redoutée venait de tomber …
Je sentais que j’allais y avoir droit, on tournait autour du pot depuis quelques jours. J’avais réussi à calmer la curiosité de ma fille en répondant de manière plus ou moins adroite à toutes ses questions, et avec toute la bienveillance qu’un parent se doit d’avoir dans ce genre de situation. J’étais maintenant dans l’impasse, à cours d’arguments, je ne pouvais plus m’échapper. J’allais devoir lui donner une réponse franche, me préparer à avoir toute une scène de sa part et ensuite la consoler. On a beau jouer les parents modèles, quand on a ce petit être qui nous regarde avec ses grands yeux pleins d’innocence, on a du mal, étrangement, à ramener sa science.

– “Mourir c’est … c’est quand on s’en va, mourir c’est partir, enfin … tu comprends ?”

On avait d’abord parlé de ses grands parents, elle voulait savoir pourquoi papi et mamie avaient des plis au visage et des cheveux gris. Je lui avais expliqué que c’était des rides et des cheveux blancs, que c’était normal, que ça venait en vieillissant, que maman aussi en avait, de plus en plus d’ailleurs, et qu’elle aussi allait en avoir un jour. J’avais déjà dû la consoler et réussi tant bien que mal à lui faire accepter que c’était le cycle naturel de la vie, naître, grandir et vieillir. J’avais bien sur omis de lui dire que personne n’échappe au temps qui passe, qu’on est tous destinés au grand départ ; on finirait par quitter cette vie, chacun à notre tour, tôt ou tard, emportés par un quelconque hasard ou par le doux souffle des années.

– “Maman, pourquoi on meurt ? Où va-t-on quand on est mort ? Toi aussi tu vas mourir, toi aussi tu vas t’en aller ? Et moi aussi, je vais mourir, je vais avoir mal ? S’il te plaît maman dis-moi, ça veut dire quoi mourir ?”

– “Ne t’inquiète pas ma chérie, maman va tout t’expliquer, fini d’abord ton assiette. Maman te diras tout après manger”

Quelques minutes, peut-être quelques heures de répit. J’avais besoin de temps pour reprendre mes esprits et trouver une réponse appropriée. Comment parler de ces choses la à un enfant, comment lui dire ? Et toi, qu’aurais-tu fais à ma place, petit frère … Je suis sure que tu aurais su quoi dire, tu aurais trouvé les mots qu’il faut, tu aurais été à mes cotés, tu m’aurais épaulé. Au lieu de ça je suis seule, sans mot, sans toi … Tu es parti si vite, si jeune, tu me manques tellement …

Mis à part ce sujet tabou, par chance esquivé, c’était une soirée comme tant d’autres, entre une mère et sa fille. La fin du repas et le bain se passèrent sans encombres, je profitais alors de quelques minutes bien méritées, face au miroir, en tête à tête avec moi-même, scrutant chaque détail de mon reflet. Le silence remplissait peu à peu la maison, je me laissais bercer par mes pensées, mes souvenirs. Tout était si calme, si paisible, pourtant c’était le moment de la journée où je me sentais le plus seule. Heureusement, elle était à mes cotés, mon enfant, chaire de ma chaire, mon petit ange. Je la regardais béatement, elle avait encore du dentifrice au coin des lèvres et s’était endormie dans le grand panier à linge, emmitouflée dans mon peignoir rose beaucoup trop grand pour elle. Elle aimait l’odeur de la lessive et adorait se lover dans les serviettes propres, encore chaudes, à peine sorties du sèche linge. Une fois de plus j’allais devoir la porter et réussir à la mettre au lit délicatement, sans la réveiller, mais j’avais au moins échappé à son interrogatoire, en tout cas pour aujourd’hui. Demain je saurais quoi lui dire, la nuit porte conseil. Avec un peu de chance elle me laisserait tranquille le matin, trop occupée à émerger ou à regarder ses dessins animés. Je devais ensuite filer en ville faire quelques courses et perpétuer le traditionnel passage à la boutique ésotérique. Je n’y allais pas vraiment pour moi, mais plutôt en mémoire de mon frère. C’était son petit coin de paradis, son île aux trésors ; c’était pour moi une boutique plutôt farfelue, sans grand intérêt. J’y passais uniquement pour prendre des bâtons d’encens, que je brûlais de temps en temps. Les senteurs et le petit rituel me rappelaient mon frère et ses petites manies. Je n’étais pas vraiment croyante, je ne m’intéressais pas non plus au mystique, pourtant je l’avoue, j’y trouvais un certain réconfort. Parfois, peut-être parce que j’y croyais très fort et que je le voulais de tout mon cœur, j’avais l’impression de sentir sa présence, d’avoir son aura autour de moi, comme s’il était toujours là, à sa façon, encore présent, encore vivant …

Tout était rangé, mes affaires pour le lendemain étaient prêtes, j’avais même eu le temps de prendre un peu soin de moi, après avoir couchée ma fille dans son lit, non sans peine. Il me restait juste à faire un dernier passage dans sa chambre, pour vérifier qu’elle dormait profondément. Elle grandissait à une vitesse folle, je me souviens encore il n’y a pas si longtemps, que sa petite tète logeait dans le creux de ma main. J’avais réussi à finir tôt, j’allais pouvoir profiter d’une bonne nuit de sommeil, le lendemain s’annonçait chargé, je n’allais donc pas traîner ce soir. Le temps d’entrouvrir la porte, de m’assurer qu’elle dort et je file sous la couette.

Alors … endormie profondément ? Pas vraiment. Au moment ou je m’apprêtais à passer le doigt sur l’interrupteur, toute somnolente, elle susurra de sa douce voix : “Maman, n’éteins pas la lumière, j’ai peur”
Ah oui c’est vrai, j’oubliais …

Une nuit courte mais réparatrice, un petit déjeuner copieux, je commençais ma journée pleine d’énergie. Premier arrêt comme prévu, la boutique ésotérique. Arrivée au pas de course devant l’entrée, j’hésitais soudainement à pousser la porte. Pour la première fois je me suis mise à regarder à travers la vitre, à chercher je ne sais quoi. Qu’y avait-il dans cette boutique, dans toutes ces choses, qu’est ce qui intéressait autant mon frère ? Décidément, je pensais beaucoup à lui ces temps-ci.

“Et si je pense tout le temps à toi, tu ne pourras pas mourir maman ?”, m’avait demandé ma fille ce matin. Elle avait habilement réussi à relancer le sujet juste avant mon départ. Moi, j’avais fait mine de ne rien entendre et avais réussi à filer en douce, la laissant en compagnie de la nounou. En cet instant, figée devant la vitrine, plongée dans mes songes, je réalisais tout d’un coup que ses peurs étaient aussi les miennes. Devoir un jour se séparer d’un être cher, moi non plus je ne comprenais pas, moi non plus je ne voulais pas. “Je serai toujours là pour toi grande sœur”, me répétait-il souvent. Même pour un adulte la vérité peut être difficile à accepter, alors, qu’est-ce que ça doit être pour une petite fille …

– “C’est ouvert, vous pouvez entrer !”

Surprise, mes pensées furent brusquement interrompues par la voix de la vendeuse, j’avais perdu toute notion du temps. Un coup d’œil rapide sur ma montre, ça faisait presque un quart d’heure que j’étais plantée là, le regard vide. Je devais me reprendre, je ne pouvais pas passer la journée ainsi à rêvasser, je devais rester concentrée pour être efficace et arriver au bout de ma grande liste de choses à faire. J’allais trouver une façon de parler de la mort avec ma fille et bientôt tout ceci ne serait qu’un mauvais souvenir. Pour le moment je devais juste entrer dans cette boutique, prendre ce dont j’avais besoin et continuer ma journée. Mais tiens, en y repensant, j’allais peut-être trouver mon bonheur, ici, dans tout ce fatras. Le grand départ, ça doit être à coup sûr l’endroit où l’on sait parler de ces choses la, sinon où ?

En entrant dans la boutique j’avais toujours cette drôle d’impression. Tantôt au comptoir, tantôt virevoltant entre les étagères, une femme trop jeune à mon goût pour tenir ce genre de commerce. Je suspecte mon frère d’être tombé sous son charme. En même temps, je le comprends, elle est si belle et en même temps si mystérieuse. Mon frère … j’ai cette fâcheuse habitude de parler de lui au présent, ça fait quand même 3 ans qu’il nous a quitté, 3 ans … Il me manque tellement …

Il adorait cette boutique, il y allait si souvent. Il y achetait des bougies ou de l’encens au moins une fois par mois, il nous parlait de temps à autre d’ouvrages qu’il avait découverts, traitant de spiritualité ou de développement personnel. Il était le philosophe de la famille, notre petit gourou, toujours zen et sûr de lui, confiant et rempli d’une douce énergie.

– “Bonjour, vous allez bien ?”

La vendeuse, toujours aussi avenante et souriante, sa voix m’avait encore extirpé de mes songes …

– “Oui merci et vous ?”

On avait développé une sorte d’intimité depuis que je passais régulièrement faire des emplettes à la place de mon frère

– “Ça va très bien merci. J’ai reçu plein de nouvelles marchandises, notamment des encens, j’ai tout de suite pensé à vous, ça pourrait vous plaire. J’ai des échantillons gratuits, je vous en ai mis de coté, mais avec tout ce bazar je ne sais plus où j’ai rangé votre paquet”

– “C’est très gentil, mais là je suis un peu pressée. Je vais prendre une boite noire et une boite bleue comme d’habitude. Je repasserai plus tard, comme ça vous aurez le temps de ranger, je ne vous embête pas plus longtemps”

– “Vous ne m’embêtez pas, en même temps, c’est vrai que j’ai beaucoup de rangement à faire, merci. Comme d’habitude alors, la boîte noire ce sont les Super Hit et la boite bleue les Nag Champa”

Nag Champa … ses préférés …

– “Merci … Tant que j’y suis, j’ai une question à vous poser, je pense être pile au bon endroit. J’ai un dilemme que mon cerveau cartésien a du mal à résoudre. Comment vous dire, ma fille veut que je lui parle de la mort… J’ai bien des réponses d’adulte mais en tant que maman, je sèche. J’aimerais lui dire la vérité, avec des termes qu’elle peut comprendre”

– “Dites-lui qu’on nous range dans une belle boite sous terre et qu’on se fait manger par des asticots”

– “Je ne peux quand même pas lui dire ça, c’est trop dur !”

– “J’imagine bien, je vous taquinais”

– “J’aimerais lui dire la vérité, qu’elle comprenne, mais que ça reste acceptable pour les oreilles d’une petite fille. Vous devez bien avoir des livres qui en parlent, des ouvrages à la portée des enfants ?”

– “En fait vous ne voulez pas vraiment dire les choses comme elles sont. En même temps vous ne voulez pas lui mentir ou lui cacher ces choses, mais la vérité n’est pas toujours agréable à entendre, même pour les adultes. J’ai effectivement des choses pour les enfants, mais malheureusement plus en stock pour le moment”

– “C’est bien ma veine ! Je viens d’habitude pour honorer la petite coutume de mon frère, en vous achetant des encens et des bougies que je brûle en sa mémoire. Je ne crois pas vraiment à tout ça, mais les odeurs et le petit rituel entretiennent les souvenirs. Et là, quand j’ai vraiment besoin de quelque chose, vous ne l’avez plus en stock”

– “Je suis désolée. J’avais exactement ce qu’il vous faut en plus, un livre pour enfant, mais un jeune instituteur me l’a pris il y a quelques jours pour sa classe. Je suis vraiment désolée”

– “Non, c’est moi qui suis désolée, en plus la gestion des stocks c’est mon quotidien, je m’excuse. C’est tout à fait normal, je ne suis pas votre seule cliente, heureusement pour vous d’ailleurs, car avec ma maigre contribution, vous auriez mis la clé sous la porte depuis bien longtemps. Je suis un peu à cran avec toute cette histoire et plutôt mélancolique ces temps-ci, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, ça doit être la fatigue …”

– “Il vous manque n’est-ce pas ?”

En plein dans le mille … moi qui pensais pouvoir garder tout ça pour moi …

– “Oui … Il me manque tellement. Ça c’est passé de manière si soudaine et si mystérieuse, je n’arrive toujours pas à comprendre. Pourquoi, pourquoi lui ? Que s’est-il vraiment passé ? Mes questions restent hélas sans réponses, je crois que je n’ai jamais vraiment réussi à faire mon deuil”

Me voila en train de vider mon sac … décidément, qu’est-ce qui m’arrive … ?

– “Je vous comprends, c’était une belle personne. Il était bien connu dans le quartier et très apprécié par tous les petits commerçants. On a tous, nous aussi, été très surpris”

– “Eh oui … La vie est pleine de surprises, certaines plus dures que d’autres à digérer. Enfin … Je vais y allez, je ne vais pas vous embêter plus longtemps avec mes histoires”

– “Ne vous inquiétez pas, vous ne me dérangez pas du tout. Au contraire, si je peux vous être d’une quelconque aide, faites-le moi savoir”

– “C’est gentil de votre part, mais il faut simplement que j’avance, je finirai bien par accepter. Par contre, en ce qui concerne ma fille, je suis encore bien embêtée. Je ne sais toujours pas ce que je vais lui dire, je n’ai plus envie de l’éviter ou de la berner. De vous à moi, avec tout ce que contient votre boutique, les heures que vous y passez, vous devez être experte en la matière, vous êtes peut-être maman vous-même. Faute de livre, vous avez certainement de très bons conseils à me donner”

– “Experte ? C’est un bien grand mot, je dirais plutôt que je suis habituée. Pour beaucoup de gens la mort est un sujet tabou. Par expérience, je constate que les gens viennent dans ma boutique pour avoir des réponses, trouver du réconfort, soit par conviction, soit parce qu’ils n’ont pas trouvé d’explications ailleurs. C’est un sujet que j’aborde souvent, je peux donc certainement vous aider. Mais d’abord … j’aimerais vous parler de quelque chose. On n’a jamais vraiment discuté, je me dis que c’est peut être le bon moment …”

– “Oui, dites-moi, qu’y a-t-il ?”

– “Eh bien … C’est au sujet de votre frère …”

– “Mon frère ?”

– “Oui … En fait, je suis un peu gênée, je ne voudrais pas réveiller d’anciennes blessures”

– “Ne vous inquiétez pas pour ça. Et puis de toute façon, au point où j’en suis, c’est peut-être ce qu’il me faut. Parler de lui, avec quelqu’un qui le connaissait différemment, ça m’aiderait certainement à aller mieux. A part vous, on dirait que plus personne ne veut en entendre parler. Les amis, la famille, ils ont tous le même discours : tourne la page, tourne la page … C’est peut-être facile pour eux, mais moi je n’y arrive pas … je ne peux pas, je … je ne veux pas … ”

– “Je vous comprend, moi non plus je n’y arrive pas. Je l’appréciais vraiment vous savez, il a beaucoup compté à mes yeux. Pour tout vous dire, j’ai un curieux pressentiment depuis qu’il nous a quitté. Je sais que ça fait 3 ans maintenant, mais je n’arrive pas à passer à autre chose. J’ai d’abord été sous le choc quand j’ai appris la triste nouvelle et puis étrangement, je me suis souvenue de ses dernières paroles, de nos derniers moments. J’ai alors eu une intuition, je me suis sentie immédiatement enveloppée par une douce chaleur, un sentiment de paix, comme si … tout cela avait un sens … Lors de nos dernières conversations on aurait dit qu’il était au courant de quelque chose”

– “… De quoi parliez-vous si ce n’est pas indiscret ? ”

– “D’étranges disparitions … ”

– “Attendez ! Je ne suis pas sure de vous suivre.”

– “On avait pris l’habitude d’éplucher ensemble la rubrique faits divers du journal. On essayait d’avoir un autre regard sur les sujets à controverse, sur le quotidien, sur le monde. On s’en servait pour philosopher, pour tenter de comprendre la nature humaine et trouver des solutions, enfin, à notre niveau. On n’y accordait pas beaucoup d’importance, c’était juste des conversations légères, des moments qu’on aimait partager, et puis un jour on est tombé sur un article qui a particulièrement retenu notre attention. On ne parlait quasiment plus que de ça, on était complètement captivés, si bien que votre frère s’était mis en tête de résoudre l’affaire et je me suis moi-même laissée prendre au jeu. ”

– “Encore une de ses lubies !”

– “Non je vous assure. J’ai vraiment l’impression qu’il tenait quelque chose d’important”

– “Qu’entendez-vous par là ? ”

– “Au fur et à mesure que nous avancions dans nos recherches, je le sentais de plus en plus agité, parfois il devenait brusquement silencieux et semblait complètement perdu dans ses pensées. Il paraissait en même temps tellement heureux et sûr de lui. J’avais bien essayé de lui tirer les vers du nez, mais il me répétait qu’il ne pouvait rien me dire pour l’instant et que j’allais devoir faire confiance à la vie …”

– “Je ne pensais pas que vous passiez autant de temps ensemble, vous avez l’air de l’avoir bien connu … Moi qui croyais qu’il venait ici uniquement pour faire ses achats et probablement parce qu’il en pinçait un peu pour vous en secret. Il vous préparait peut-être une surprise ou s’émerveillait simplement d’une énième découverte sans intérêt, il s’est toujours pris pour Indiana Jones. Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il tenait quelque chose d’important ?”

– “Votre frère avait trouvé un point commun à toutes les personnes disparues …”

– “Allons bon !”

– “Je sais que ça peut paraître fou. J’ai moi-même eu du mal à le suivre, au bout d’un moment j’ai fini par laisser tomber, il commençait à prendre cette histoire beaucoup trop au sérieux, tout cela ne m’amusait plus vraiment. Les enquêteurs avaient fait un lien entre les différentes disparitions car elles comportaient quelques similitudes, mais rien n’était vraiment sur. Ils n’avaient aucune hypothèse valable”

– “Et mon frère, lui, avait élucidé le mystère ?!”

– “Pas vraiment, mais selon lui toutes les personnes disparues cherchaient la même chose. Je pense qu’il était sur une piste très prometteuse. Il notait toutes ces recherches dans un vieux carnet de voyage en cuir, apparemment il y tenait beaucoup. Il était tout abimé, les pages ne tenaient même plus à l’intérieur, on aurait dit une relique. Il y avait cette sorte de symbole sur la couverture, un œil …”

– “Un œil dans un soleil ? ”

– “Oui c’est ça ! Son livre des secrets, comme il l’appelait”

– “Quoi ! Ce vieux carnet ? Il doit avoir … au moins 15 ans. Je l’avais chiné lors de mon tout premier voyage, je pensais qu’il l’avait jeté ou perdu depuis longtemps. Je me souviens, dans cette vieille boutique, il faisait sombre, l’odeur de cuir était omniprésente, je ne comprenais pas un mot du vendeur. J’étais tellement excitée à l’idée de lui ramener un authentique souvenir, j’avais du payer beaucoup trop cher pour cet objet sans valeur.”

– “Sans valeur ?! Au contraire. Je sais maintenant pourquoi il y tenait tant, ce cadeau venait de vous. D’habitude il ne quittait jamais votre frère, pourtant mystérieusement, environ 1 semaine après sa disparition, je l’ai trouvé dans l’arrière boutique parmi les vieux livres qui n’intéressent plus personne. En tout cas, toutes les informations qu’il avait pu glaner y sont minutieusement consignées et ses conclusions tiennent vraiment la route”

– “Vous n’avez tout de même pas cru toutes ces bêtises ! Il joue à l’enquêteur depuis l’âge de 10 ans”

– “Ecoutez, je vous laisserai le carnet, vous vous ferez votre propre idée et puis de toute façon je pense qu’il vous revient. J’ai encore quelques copies à faire, dès que j’ai terminé vous pourrez le récupérer. Je ne vous demande pas de me croire ou de mener votre propre enquête, j’aimerais juste que vous y jetiez un œil. Vous pourrez ensuite le ranger au fond d’un placard si vous voulez”

– “Je récupérerai le carnet quand vous aurez terminé, merci de m’en avoir parlé. A mes yeux il a maintenant une très grande valeur sentimentale. Par contre ne m’en voulez pas mais, je vais essayer d’oublier toute cette histoire, tout ceci me dépasse un peu et je pense qu’il ne faut pas y accorder tant d’importance”

– “Je comprends, je respecte votre décision … Si toutefois vous souhaitez en parler, vous savez où me trouver”

– “J’y jetterai peut être un œil, mais je ne vous promets rien. En tout cas merci … merci pour lui …”

Quelle étrange sensation… Je rencontrais enfin quelqu’un qui voulait parler de mon frère, quelqu’un qui partageait ma résolution. Elle aussi elle insistait, elle aussi elle voulait comprendre et s’accrochait à ses chimères. Pourtant face à elle, je me comportais comme mes détracteurs …

– “De rien, je fais tout ça pour lui et … pour moi …”

Il y avait certes beaucoup d’incertitudes et de flou autour de sa disparition, fallait-il pour autant insister, se faire souffrir ? Les enquêteurs avaient trouvé ses vêtements sur la plage mais n’avaient jamais trouvé le corps. Même si ces temps-ci je pensais beaucoup à lui, les 3 années passées avaient peu à peu effacé ma peine et finissaient par avoir raison de ma soif de sens. Quelle belle capacité que celle d’oublier, au fond, ce n’était pas si mal … Et voici que, par un étrange hasard, cette femme que je croisais à l’occasion, s’avérait partager depuis tout ce temps ma mélancolie. Sans le savoir, elle était en train d’extirper mon dernier espoir de sa douce agonie. Ces fichues pensées faisaient de nouveau surface … Etait-il vraiment … mort ?

– “J’ai tout de même une question …”

– “Oui dites-moi”

– “Vous m’avez dit tout à l’heure que les personnes disparues cherchaient toutes la même chose. C’est bien ce que prétendait mon frère, n’est-ce pas ?”

– “Oui, enfin … c’est un peu plus complexe que ça, j’essaie encore de comprendre les notes contenues dans son carnet, mais oui, ça semblait être sa théorie”

– “Et cette chose … mon frère … il la cherchait lui aussi … ?”

– “Vous voulez vraiment savoir … ?”

– “Je ne suis plus sure de grand-chose, je ne suis même pas sure de vouloir mettre le nez dans cette histoire”

– “Vous me posez la question mais, vous connaissez déjà la réponse … Je vous laisserai le carnet, vous le lirez, ensuite nous en reparlerons …”

– “Et … c’est tout ce qu’il contient ?”

– “Non en effet, ses notes ne concernent pas uniquement l’enquête. Il parle un peu de vous, de son quotidien, de lieux communs, rien de bien important. Tout de même, certains passages m’interpellent ; ce n’est pas frappant mais, on dirait … on dirait qu’il menait une double vie …”

– “Une double vie … ?”

Je commençais à trouver toute cette histoire invraisemblable … En même temps, une partie de moi voulait y croire. Ma raison et ma passion me jouaient-elles des tours ? J’étais chamboulée par toutes ces découvertes, je voulais comprendre, lever le flou, avoir des certitudes … Tous ces aveux, ces mystères, cette magie … c’était comme si en un instant mon frère revenait à la vie …

– “Ecoutez … je pense que c’est bien assez pour aujourd’hui. J’adorerais vous parler de lui un de ces jours, enfin, dans d’autres circonstances. Pour le moment, parlons plutôt de votre fille”

– “De ma fille ?! Pourquoi donc ?”

Elle avait subitement retrouvé sa sérénité habituelle et son large sourire. Moi j’étais encore là, pleine de doutes et maintenant confuse. Que venait faire ma fille dans cette histoire ?

– “Vous m’avez bien dit que vous vouliez des conseils pour lui parler du fameux jour où l’on quitte cette vie ?”

– “Ah oui, tout à fait ! J’avais complément décroché. Il va vraiment falloir que je me reprenne et que je remette de l’ordre dans mes idées … Oui donc, vous disiez ?”

– “A défaut du très bon ouvrage dont je vous ai parlé, voila ce qu’on va faire. Je suis moi-même auteure à mes heures perdues, habituellement j’écris pour les adultes. J’ai écris quelque chose qui pourrait vous plaire, ça doit être quelque part par là, sur un bout de papier, rangé dans mes affaires. Dès que je le retrouve, je vous fais une jolie carte et je passe la déposer dans votre boîte aux lettres. Si j’ai fini de copier les notes de votre frère, je vous déposerai également son carnet”

– “Vous savez, vous n’avez pas à vous donner tant de mal, je trouverai bien une façon d’expliquer ces choses la à ma fille”

– “Si si, j’insiste, c’est un cadeau que je tiens vraiment à vous faire. En plus c’est sur ma route, ça me fera plaisir de passer dans le quartier où vivait votre frère. Il m’a souvent inspiré vous savez, j’ai d’ailleurs écrit ce texte quelques mois après sa disparition, je pensais beaucoup à lui … Deux jours avant qu’il ne nous quitte, on avait eu une longue discussion, on parlait de réincarnation, de l’éventualité d’une vie après la mort. C’est également ce jour là qu’il m’a avoué ses sentiments, enfin … à sa façon”

– “Le connaissant, ça a du être un sacré spectacle. Il avait une façon bien à lui de montrer ses sentiments …”

– “Oui … J’étais toute émue, je me demandais ce qu’il attendait depuis le temps, je crois que j’espérais une déclaration de sa part dès son premier passage au magasin. Bref, ce jour là il m’a laissé vraiment dubitative, il est parti sans me faire son habituelle bise sur la joue et puis deux jours plus tard, il s’en est allé, dans les circonstances mystérieuses que nous connaissons. Je sais que ce n’est rien comparé à votre lien, mais je vous laisse imaginer ma surprise et ma tristesse, quand j’ai appris la nouvelle”

– “Eh bien, là vous m’intriguez de plus en plus. Quel cachotier celui la, j’étais loin de me douter de tout cela … Je suis curieuse, j’aimerais tout savoir mais, je regarde l’heure et il faut vraiment que j’y aille. En plus je suis un peu à fleur de peau aujourd’hui. Pouvons-nous nous revoir et en discuter calmement ?”

– “Oui, faisons ça. J’ai moi-même une tonne de choses à faire. Je vous dépose le petit mot comme prévu et vous laisserai une carte avec mes coordonnées. Appelez-moi et on ira boire une grande tasse de thé chaud”

– “Ça me va. Allez, je file. Tenez, c’est pour les bâtons d’encens. Gardez la monnaie et merci encore pour ma fille, vous me sauvez la mise. J’attends votre petit mot avec impatience et j’ai hâte d’entendre tout ce que vous avez à me dire …”

– “Oui j’ai hâte moi aussi. A très vite ! Bon courage pour votre journée et au fait … je m’appelle Jeanne”

– “C’est vrai … On n’a jamais vraiment pris le temps de faire connaissance, j’oublie même mes bonnes manières. Enchantée Jeanne, moi c’est …”

– “Oui je sais, vous êtes Lou enfin … Louise”

– “S’il vous plait … appelez-moi Lou” …

Les surprises … Je ne sais plus quoi penser des surprises. J’étais encore sous le choc, je me posais déjà mille questions, un sentiment étrange m’envahissait. Mon frère, cette femme, cette histoire de disparition, le carnet …

On allait se revoir, c’est sur, pour le moment, j’avais à faire : quasiment une journée, dans les magasins et dans les transports. En rentrant j’allais m’occuper de ma fille, une idée qui me réjouissait sincèrement, mais j’espérais toutefois qu’elle patienterait, au moins jusqu’à l’arrivée de la fameuse carte, avant de m’assaillir de questions …

 

Enfin ! J’ai cru que cette journée ne finirait jamais … Arrivée devant la maison, je ne pus m’empêcher de passer devant la boite aux lettres pour vérifier le courrier et peut-être y trouver la carte tant attendue. J’en demandais peut-être trop mais qui sait, la vendeuse – Jeanne – avait peut être eu le temps de tout faire. Tiens donc, la serrure semblait être légèrement grippée ; en même temps j’étais toute excitée, j’avais certainement du mettre un peu trop d’enthousiasme dans mon geste et forcé sur la clé. Je fus soulagée de trouver dans la boite une belle enveloppe sans timbre, sur laquelle était accrochée – à l’aide d’un trombone – la carte de visite de Jeanne. Pas de carnet en vue, qu’importe c’était déjà bien assez. Au dos de la carte de visite on pouvait lire ce petit mot :

Votre frère garde un œil sur vous, j’en ai maintenant l’intime conviction.
J’ai fini de copier les notes du carnet, à présent il est tout à vous, prenez-en soin.
Appelez-moi dès que possible.

PS : J’espère que le texte vous plaira
Jeanne

Mon frère garde un œil sur moi … Qu’entend-elle par là ? Et le carnet, elle ne me l’a pas laissé. J’ai pourtant bien vérifié et laissé la boite aux lettres vide … Elle a du se tromper et oublier de le déposer …

J’étais sur le point de retrouver ma fille, elle attendait à coup sur les réponses à ses questions. Je pouvais légèrement l’entendre et la voir à travers la fenêtre, elle chantonnait et dansait dans le salon. Quelle journée, j’avais couru partout, j’étais épuisée, physiquement et moralement. Tous ces souvenirs, cette discussion avec Jeanne, tout cela tournait en boucle dans ma tête. Pourtant, j’avais comme un regain d’énergie, un sourire satisfait au coin des lèvres. Était-ce parce que j’avais le mot tant attendu, ce cadeau inespéré, me permettant de tout expliquer à ma fille ? Peut-être, mais il n’y avait pas que cela. Je me réjouissais déjà de discuter avec Jeanne et d’en apprendre un peu plus sur mon frère, je me sentais comprise et dorénavant un peu moins seule. Déambulant tant bien que mal dans l’allée, les bras chargés, je ne pouvais m’empêcher de fixer l’enveloppe … Il fallait que je l’ouvre, je ne pouvais plus attendre.

Je ne sais pas si c’est la fatigue, l’émotion ou cette envie insoutenable, mais en un instant mes forces m’abandonnèrent. J’étais là, assise sur la plus haute des trois marches, adossée à la porte d’entrée, entourée pour tous ces sacs, accrochés à mes poignets. J’avais ôté mes chaussures qui après cette rude journée me faisaient maintenant beaucoup souffrir ; j’observais l’enveloppe de Jeanne. Qu’avait-elle bien pu écrire, inspirée par mon frère ? Là, juste sous mes yeux, j’avais l’impression de découvrir une recette miracle. J’allais enfin pouvoir satisfaire la curiosité de ma fille, tout en préservant son innocence. Je commençais à peine à lire le titre, les larmes coulaient déjà. Sa douceur, son sourire, son âme … mon frère émanait de cette simple feuille de papier. Dès les premiers mots je pus le sentir … il ne s’agissait pas de ma fille, il s’agissait de moi …

Je suis là

Tu es triste, je le sens, je n’aime pas te voir pleurer
Tu m’en veux, tu t’en veux, tu perds parfois la raison
Mon départ je l’avoue, était précipité
Je te dois peut-être quelques explications

Tu veux savoir pourquoi, pourquoi maintenant, pourquoi moi
Pourtant tu sais, ce n’est pas très compliqué
Ni le ciel ni la terre n’en avaient après moi
C’était juste le moment de m’en aller

J’ai vu tout ce que je devais voir
J’ai fait ce que j’avais à faire
Je sais maintenant qu’il n’y a ni chagrin, ni désespoir
Tout est si beau, tout est si clair

Je garde toujours un œil sur toi
A vrai dire, je ne t’ai jamais vraiment quitté
Je suis ailleurs et en même temps avec toi
Toujours dans ton cœur, parfois dans tes pensées

Je suis là …
J’ai toujours été là, plus près que tu ne le crois
Il n’y a pas de fin, la vie ne s’arrête pas

Je suis si proche quand tu te souviens
Je reste là quand tu oublies
Alors sois libre, tranquille, va, viens
Embrasse ton Être, chéris la vie

Je répondrai toujours à l’appel de ton cœur
Car tu fais vibrer nos âmes
Nous sommes Un, tous frères et sœurs
Un même amour, une seule flamme

Va voir ce que tu dois voir, fais ce que tu as à faire
La vie a placé en toi son plus beau mystère
Sois patiente, nous nous retrouverons bientôt, entre Ciel et Terre
En attendant s’il te plaît, n’éteins pas la lumière

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6 commentaires

  1. Belle reflexion,beau texte et belle écriture. Ce texte me parle,je ne peux l’expliquer mais il resonne en moi,m’ouvre davantage l’esprit et est très apaisant.
    Hâte de te lire à nouveau…!

    1. J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce texte.
      Je pense d’ailleurs faire une suite.
      Merci Elise pour ce beau témoignage, il me touche énormément.

  2. Tout à fait d’accord avec Elise, très jolie nouvelle et belle écriture : poésie, suspens, romance, humour, quotidienneté, familiarité, proximité, intimité, transcendance. Du talent et de la générosité, continuez de vous faire plaisir c’est reciproque

    1. Merci Aurore
      C’est très agréable de lire votre commentaire. J’ai juste envie de joindre les mains sur mon coeur et vous dire merci

    1. Merci beaucoup, merci du fond du cœur
      Ton commentaire m’a interpellé, du coup j’ai relu le poème
      J’ai ressenti de nouveau cette sensation que j’avais eu quand je l’avais écrit et c’était très agréable
      Merci de faire vivre ces mots

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