Mon enfant …

BIP … Le bruit du réveil … une seule sonnerie. C’était suffisant pour me réveiller. J’avais toujours l’impression de ne dormir qu’à moitié. Je n’avais pas vraiment le temps de me prélasser, avec toutes ces choses qui attendaient que je mette un pied hors du lit pour m’assaillir. J’étais à peine levée que ma fille se jeta sur moi, pour me faire un câlin et certainement, pour me poser une énième question.
– “Maman … est-ce que je suis jolie ? Le petit garçon qui habite en face me fait tout le temps des grimaces et me dit que je ne suis pas belle”
Qu’est ce que je disais … On aurait dit qu’elle avait le chic pour s’attirer des ennuis. Tous les enfants devaient passer par là et elle aussi finirait par comprendre que ces choses-la ne changent pas en grandissant, au contraire.
– “Maman … je peux avoir une nouvelle bicyclette ? Je l’aime beaucoup et je sais qu’elle t’a couté cher, mais ma meilleure amie m’a dit qu’elle était moche et vieille”
Quelle innocence et quelle ingratitude à la fois. Moi qui m’étais saignée pour lui offrir cette bicyclette, j’aurais mieux fait de m’acheter une nouvelle paire de talons ou d’aller chez le coiffeur. Enfin … ce n’est pas de sa faute, je ne lui en veux pas, elle n’a pas la valeur de ces choses la. Si belle et si innocente, profites-en tant que tu le peux, pensais-je.
– “Maman … à l’école la maitresse a demandé de ranger la table. Mes copains ne voulaient pas. La maitresse s’est fâchée, mais c’est moi qui ai tout rangé.”
– “Oui ma chérie, ils ne sont pas gentils à l’école. Allez vient, c’est l’heure d’y aller justement à l’école”
BIP … la sonnette. Sauvée par le gong. C’était la voisine qui venait chercher ma fille pour la déposer à l’école, un peu à contre cœur, elle me l’avait fait maintes fois comprendre …
Encore une journée au travail, du stress en prévision, on sait quand ça commence mais pas quand ça fini. Mais bon, qu’est ce qu’une journée dans une vie ? À quoi bon se plaindre, tout le monde est dans le même bateau. C’est le prix à payer pour être tranquille et se faire plaisir …
De retour à la maison, je pouvais apercevoir la nounou qui s’impatientait à la fenêtre. Elle aussi devait attendre l’heure de la délivrance et avait du subir en attendant, à son tour, les multiples questions de ma fille. C’était maintenant à moi de prendre le relais. J’avais à peine passé la porte :
– “Maman ?”
-“Oui ma chérie”, d’un ton légèrement agacée.
– “Je t’aime”
– “Oui ma chérie, maman t’aime aussi”. Je savais que c’était sa façon de m’attendrir et de me préparer à son questionnaire interminable. Pourtant … elle était belle, touchante, du haut de sa chaise. Ses pieds se balançaient incessamment et sa bouche était bordée de sauce tomate.
– “Maman … pourquoi je dois mettre des pantalons et des robes ? Je sais que tu veux m’habiller comme une princesse mais je préfère rester en pyjama. Je ne veux plus que tu me coiffes tous les jours, les couettes me font mal”
Tient, une question, me disais-je ironiquement.
– “Maman … à la piscine on a vu les filles du collège, elles étaient trop belles. Elles ne voulaient pas se baigner, quand je leur ai dit de venir s’amuser, elles m’ont dit que je devais arrêter de jouer et que je devais grandir. Dit maman, il ne faut plus que je joue ? Je suis une petite fille moi, j’aime jouer, je veux jouer toute ma vie”
Une autre question … Je suis si fatiguée …
– “Maman … quand on joue à la récré, les garçons ne veulent pas jouer avec nous. Ils ne veulent pas non plus jouer avec le petit garçon qui habite près de la boulangerie. Ils se moquent de lui et disent qu’il est gros”
BIP … Le bruit du micro ondes, annonçant mon répit.
– “Maman va manger maintenant, va te brosser les dents, je viens te raconter une histoire tout à l’heure”
La nuit s’annonçait courte et agitée, j’avais dû ramener du travail à la maison. Je devais en plus répéter ma présentation prévue le lendemain …
BIP … Encore ce fichu réveil, annonçant la même routine, la même journée, les mêmes problèmes. C’est moi ou le temps s’accélère ? Enfin … pas le temps de se morfondre, une grosse journée m’attendait. Heureusement, on était vendredi …
Ouf ! J’ai cru que ça n’en finirait jamais. J’avais les yeux cernés, j’avais passé une journée épouvantable, j’avais encore pris du retard et ma présentation avait été médiocre. Mon supérieur me l’avait fait remarquer sans même imaginer ce que cela m’avait couté et j’avais encore du ramener du travail à faire à la maison. Le weekend commençait mal, très mal. J’étais … épuisée … exaspérée. Je priais pour que ma fille me laisse tranquille, pour une fois, juste une fois. Je ne me sentais plus capable de réfléchir, d’être conciliante, d’être forte, d’être une mère …
– “Maman … quand est-ce qu’on part en vacances ? Tu me dis tout le temps bientôt, mais tu travailles tout le temps. Je préférais ton travail d’avant et notre maison d’avant. On pouvait jouer, on allait se promener, tu rigolais tout le temps. Maintenant tu ne souris plus et tu es toujours fatiguée”
C’était la phrase de trop, la goutte d’eau qui faisait déborder le vase …
– “Bon écoute, ça suffit maintenant ! Maman ne sourit plus, maman n’a plus envie de sourire. Et oui ! Maman est fatiguée ! Le travail me fatigue, la maison me fatigue, et puis toi aussi tu me fatigues avec toutes tes questions, tu n’as qu’à dire stop à ta maitresse, à tes camarades, au voisin, aux filles à la piscine, à tout ça, stop, stop, STOP ! …

BIIIIIP …
Le réveil … Mais … Que c’était-il passé, je n’étais pourtant pas en train de dormir … Je venais tout juste de m’emporter et de réprimander ma fille … Mais … Je n’ai pas de fille …
Je me réveillai alors en sursaut, d’un profond sommeil, très loin de mon sommeil habituel, si léger, si fragile. Tout autour de moi était inconnu, pire : suspect. Je n’étais pas chez moi, je ne reconnaissais pas cet endroit.
Je ne me souvenais pas de grand chose. Je me trouvais à première vue dans une chambre d’hôpital, ce que j’ai pu très vite confirmer au vu de tous ces fils qui me reliaient à des étranges machines.
BIP … BIP … BIP …
Le réveil … C’était le bruit de l’électrocardiogramme. On y avait accroché des ballons et posé une petite carte, comme pour apaiser l’atmosphère morbide du lieu.
Je n’avais pas de fille, j’en étais sure, ce rêve semblait pourtant si réel … Quelle tristesse, j’étais restée tout ce temps endormie, pour vivre une autre vie, encore plus ennuyante que celle ci. Tout était identique à part cette petite fille qui me posait toutes ces questions et qui m’appelait maman. J’aurais pu rêver de tout autre chose, du prince charmant, d’une vie idéale, de toutes les folies que j’aurai pu faire si j’avais gagné à la loterie, du paradis, que sais-je. J’aurais pu aussi tout simplement rêver de ce voyage qui me ferait tellement de bien au moral, ce voyage que je repousse sans cesse et pour lequel j’économise depuis si longtemps … Hmm … un voyage … la plage, le soleil, les cocktails, le farniente, les vacances quoi. Mais oui ! C’est ça, des vacances … Dans mon rêve la petite fille, ma fille, me reprochait de repousser sans cesse nos vacances …
Ce rêve … toute cette histoire … toutes ces questions que me posaient cette petite fille, c’était bien ma vie, c’était … moi et moi seule … Les moqueries de mon collègue sur mon physique, la honte que je ressentais quand je me garais sur la parking, à coté de toutes ces belles voitures, le travail, toujours plus de travail, ça n’arrêtait pas. Et ces collègues toujours soi-disant occupés, malades, ou qui prétendaient ne pas comprendre ce qu’il fallait faire, ils s’arrangeaient toujours pour me refiler leurs dossiers. Quant à ma sœur qui me prenait tout le temps de haut, elle qui avait “réussi” et qui ne ratait pas une occasion pour me rappeler que j’étais sa “petite” sœur, que je devais peut-être penser un jour à grandir. Et puis tout ce temps perdu à m’habiller, toujours tirée à quatre épingles, pour porter des vêtements la plupart du temps inconfortables, obligée de faire fréquemment une pause “retouche maquillage et coiffure” aux toilettes. Tout ça pour quoi, pour qui ? Ce qui me déplaisait le plus c’était avant tout le travail, son lot de moqueries, l’ambiance nauséabonde, l’hypocrisie au quotidien. Chacun y passait à tour de rôle, il ne fallait pas être absent et ne surtout pas contredire le petit groupe des anciens, qui régnaient en maître au bureau …
La porte s’ouvrit et je vis ma mère, en larmes, devançant un médecin. Elle se jeta sur moi et me serra fort dans ses bras …
– “Dis-moi ce qui s’est passé”, lui dis-je
– “Ta collègue nous a tout raconté. Durant ta présentation, je crois que ton supérieur à critiqué ton travail. Tu es partie en colère du bureau, l’ascenseur était plein, tu as emprunté les escaliers. Personne ne sait précisément ce qui s’est passé ensuite. Tu as du chuter, dans l’empressement. On t’a retrouvé inconsciente, tu ne respirais plus. Les secours sont vite arrivés, malgré le trafic dense et tous les bouchons. Ils t’ont transporté à l’hôpital, ils se sont occupés de toi. On nous a contactés pour nous annoncer la nouvelle. Tu as reçu un violent choc à la tête, ton corps lui, étrangement, n’avait rien. Tu es restée dans le coma tout ce temps, durant 2 mois. Les docteurs ne savaient plus quoi faire, quoi dire. On commençait à perdre espoir, je l’avoue. Et tu t’es réveillée, comme par magie” …
– “J’ai fait un rêve étrange, tu sais, tout se passait comme d’habitude, sauf que j’avais une fille, et …”
– “Chut, repose toi. Les médecins nous ont dit que c’était normal, que tu allais probablement avoir des souvenirs, voire quelques hallucinations. Bref, tout ceci n’est pas important, repose toi tu en as besoin. Tout va bien maintenant. On reviendra te voir un peu plus tard, ton père et moi, et … peut-être ta sœur …”
– “Au fait, merci pour les ballons et le petit mot.”
– “De rien, mais ce n’est pas de moi, ce n’est pas non plus ton père et encore moins ta sœur … Tout était déjà là quand nous sommes arrivés à l’hôpital. Peux être un admirateur secret, qui sait …”
– “Mais bien-sur, c’est l’œuvre de mon prince charmant” …
La porte se referma, j’attendais les médecins, assise sur mon lit d’hôpital. Mes yeux commençaient à se remplir de larmes, peut-être le contrecoup de toutes ces émotions. Ma curiosité m’extirpa de cet instant mélancolique : qui avait bien pu déposer cette petite carte et accroché tous ces ballons aux couleurs vives, me rappelant que j’étais, jadis, une petite fille joyeuse, curieuse, insouciante et innocente. Je tandis la main, déplia le petit bout de carton débordant de fantaisie, des larmes chaudes coulaient de nouveau le long de mes joues et … je lus ceci …

Prend soin de l’enfant qui est en toi …

(À ma maman que j’aime tant)

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