Ce qui me manque …

Je me préparais machinalement comme chaque matin, à aller faire ce qu’on aurait trouvé inconcevable, il n’y a encore pas si longtemps …
Nul ne savait expliquer, depuis quand et pourquoi l’eau s’était raréfiée. Ce qui était encore plus absurde et inexplicable, c’est que nous étions nous, êtres humains développés, obligés d’aller chercher nous mêmes, à pied, le breuvage tant désiré, ce nectar dont on ne pouvait se passer. Ils auraient pu rationner et pour autant laisser le précieux liquide frayer lui même son chemin, à travers tous ces anciens réseaux de tuyauterie, qui devenaient maintenant inutiles, vides de sens, vides tout court. Serions-nous devenus fou ?
“On connait la valeur du sel quand il n’y en a plus et celle d’un père après sa mort”, m’avait sereinement rétorqué le vieil homme de la maison d’en face, comme s’il parlait de sa propre histoire, en réponse à mes multiples questions et accès de colère.
C’est donc chargé de nos gourdes et bidons, vides à l’aller, remplis et surtout lourds au retour, que nous arpentions quotidiennement ce petit chemin de terre, toujours sec, à croire qu’il ne pleuvait jamais à cet endroit et que personne ne laissait tomber la moindre goutte. D’ailleurs, étrangement, je n’y croisais jamais personne, pourtant tout le monde y allait …
Nous avions certes tout ce que nous voulions, des véhicules, des grandes maisons, une technologie à notre service, de grandes richesses et toute sorte de choses en grande abondance. L’essentiel semblait pourtant nous manquer …
… Une voie, la voix, la conscience …
Ce matin n’était pas comme les autres, je le sentais, je le voulais. Je n’en pouvais plus de cette folie, j’avais à la fois tout et en même temps, rien. À plein de niveaux j’étais comblé mais pour une chose élémentaire, j’éprouvais le manque. Je voulais que ça cesse …
Je me rendis donc au même lieu qu’à l’accoutumée avec cette fois une boule au ventre, une sorte de peur …
Arrivé devant cette petite rivière, ce petit bout de paradis d’une beauté qui me surprenait toujours, j’ouvris la bouche et, comme si c’était à la fois, ma première et ma dernière volonté, comme si je croyais mais que je n’attendais pas vraiment de réponse, je m’écriai à gorge déployée :
– “Pourquoi ? Pourquoi faire tout ça ? Ça n’a pas de sens …”
Je restai ainsi là, immobile, vide, sans réponse …
Soudain, j’entendis :
– “Ce que tu demandes … offre le …”
– “L’offrir ?”, il ne manquait plus que ça, j’entendais des voix et elles me susurraient en plus des choses complètement folles. Certainement des gamins cachés, qui se jouaient de moi ?
– “Ce que tu demandes … offre le …”
Cette voix, de nouveau. Je ne pouvais plus l’ignorer, je devais en avoir le cœur net.
– “Mais je ne produis pas cette eau ? C’est à ta source que je viens m’abreuver, me rafraîchir, faire mes réserves”
– “Sois la source …”
– “Mais c’est absurde ! Comment ?”
– “Sois la source …”
Nos échanges perdurèrent ainsi, moi, posant milles et une questions et cette voix, étrangement familière, calme, qui répétait ces uniques phrases : Ce que tu demandes, offre le … Sois la source …
Résigné, gourdes et bidons remplis, j’étais de retour chez moi. J’avais à peine fermé la porte que la sonnette retentit. D’habitude personne ne vient me voir, avais-je été suivi ? Je ne l’avais même pas remarqué, perdu dans mes pensées.
Par le fenêtre je pouvais apercevoir une jeune femme, assez attirante, qui tenait un bidon vide et semblait être tracassée ou pressée par le temps. J’ouvris la porte et lui fis face. Malgré mon état de surprise, son charme porté par cet élan de hasard me captivait, je lui trouvais une beauté inexplicable.
– “Excusez moi, je sais que ça ne se fait pas, mais je n’ai pu aller remplir mes fûts et je vous ai vu passer et je me suis dis que et ..”
– “Tenez ! Prenez, c’est tout ce que j’ai”
– “Mais, mais …”
– “Prenez et faites en bon usage. Rassurez vous je ne fais pas ça parce que vous me plaisez !”
Pourquoi ?! Pourquoi cette dernière phrase ! La honte m’envahit et pour ne pas laisser paraître ma faiblesse, je fis un bon en arrière et claqua la porte. Je la regardais de biais par la fenêtre, elle restait là, surprise, avec plus d’eau que son bidon ne pouvait contenir, avec plus d’eau que ne pouvaient porter ses bras, des bras minces qui prolongeaient sa silhouette à la fois douce et affirmée, son corps qui débordait de féminité, d’innocence et qui me mettait en émoi, malgré moi …
Tout alla très vite. Le matin suivant j’avais devant ma porte un bidon qui ne m’appartenait pas, avec, retenu par un bout de ce qui semblait être un lacet, une petit carton rose sur lequel était écris “Merci”, en très gros caractères avec de belles courbes. Il n’y avait rien de plus, mais tous ces éléments trahissaient leur auteur. C’était une femme, c’était cette femme …
Les jours d’après, comme s’ils s’étaient passés le mot, je retrouvais des bidons inconnus devant ma porte. Ce n’était plus l’œuvre d’une seule personne, plus un remerciement pour une faveur accordée. J’assistai à une toute nouvelle scène. Les gens offraient à d’autres de l’eau, en pleine rue, en souriant, de plus en plus souvent, sans aucune gêne, comme si une nouvelle source inépuisable avait été trouvée, comme si ce n’était plus un fardeau …
Les jours passèrent, cela commençait à faire longtemps que je n’avais arpenté le petit chemin de terre, ce sentier toujours sec, en tout temps. Mais d’où venait donc toute cette eau, qui allait la chercher ? Il fallait bien que quelqu’un s’y attelle …
Je pris comme seul bidon, celui qui m’avait été offert, le premier, avec son bout de lacet, sa petite carte et son inscription. Tout était intact, à la goutte près. Je me rendis à la source, arpentant joyeusement le sentier, dans le but d’entendre de cette voix. Allais-je de nouveau être entendu, allait-on de nouveau me répondre ?
Arrivé sur les lieux, je restais là, toujours submergé par la beauté, à contempler les reliefs que je commençais à oublier et d’une voix, cette fois-ci calme, heureuse et en paix, je dis ceci :
– “Je ne sais à qui je m’adresse ni vraiment, pourquoi je le fais. Je tiens à vous remercier, peut importe le temps que tout ceci durera. Merci pour le bien que tout cela me procure … du fond du cœur …. Merci …”
Aucune réponse … Je n’étais pourtant pas déçu, au contraire. Comme pour sceller ce moment, en symbole de toute cette belle histoire, j’ouvris cette fameuse bouteille que j’avais trouvé devant ma porte, cette précieuse fiole, dont je me promettais d’aller en trouver la propriétaire et ce dès mon retour, pour lui avouer mes sentiments, mes pensées. Je levai la main, par dessus l’étendue d’eau et je regardai couler le liquide qui quittait sa récente demeure, pour retourner à sa source …
Une goutte se faisait encore désirer sur les bords du goulot. Elle finit par rejoindre les autres qui s’enlaçaient et semblaient déjà se réjouir à l’idée de rafraîchir, de rendre heureux un nouveau visiteur.
… Une voie, la voix, la conscience …
Le bouchon fit son dernier tour, un sourire commençait à se dessiner sur mes lèvres … soudain, omniprésente, faisant vibrer et revivre mon espoir … la voix …
– “Ecoute et apprécie ton propre silence … Si tu continues d’offrir cette eau qui t’est si précieuse, tu n’auras plus jamais soif. Si tu te mets à donner de l’amour, l’amour dont tu crois manquer, tu seras alors comblé, tu n’en manqueras plus et tu réaliseras que tu ES la source …
Cette vérité, peut être ta vérité si tu l’acceptes, si tu laisses s’exprimer cette évidence, que tu sens présente en toi. N’aies plus peur, ne crains plus pour ton image, ton ego, ce reflet que tu côtoies au quotidien et que tu peux voir quand tu viens ici te rafraîchir, t’abreuver d’eau et de … conscience …
Va maintenant, tu n’as plus besoin de moi … plus sous cette forme en tout cas. Il ne t’est plus nécessaire de faire tout ce chemin pour venir à moi. Je pourrai toutefois t’inviter à renouveler ce périple, si tu oublies comment tu es venu à moi, comment je suis venu à toi. Surtout n’aies crainte, car en te quittant ici aujourd’hui, je ne te dépossède pas. Tu ne l’avais pas remarqué mais j’étais toujours à tes côtés, pendant tout ce temps …
Nous nous sommes parfois écartés, parfois mal compris. Mon but a toujours été de guider, ton but est de me permettre de vivre cette expérience qu’est la vie, à travers toi. Bien ou mal, tout cela a peu d’importance à mes yeux, je reçois tout avec amour et te laisse découvrir, te découvrir …
Je serai toujours là pour te réconforter et te rappeler que je suis amour, que tu es amour.
N’oublie pas, depuis et pour toujours, toi et moi, sommes Un …”
De retour, j’ouvris la porte de ma maison et je me mis à tout contempler. Je trouvais tout ce qui m’entourait jusque-là, étranger, étrange, nouveau, différent. Je n’avais plus besoin de rien, mais je pouvais tout avoir, tout garder.
J’avais du en faire du chemin pour le trouver, parfois répéter le même parcours, chuter au même endroit, me mettre en colère, me lasser, frôler la folie, alors que c’était là, tout près … Ce qu’il me fallait, tout ce dont j’avais réellement besoin, dès le début, depuis toujours, je l’avais … en moi …
… À Stéphanie, pour l’amitié et la clé que tu m’as confié …

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